La Femme S'aimer Se voir

Une image de Soi

Je déteste être prise en photo . Je déteste cette image de moi, réelle et déformée qui me rend immense et énorme, qui fait que tout dépasse comme un coloriage râté.

A qui appartient ce cou fripé ? A qui ce nez informe ? A qui ces cheveux mal coiffés ? ces genoux cailleux ? ce ventre rebondi, ces bras gras, cette peau blanche, ce grain de beauté disgracieux ?

Quelle est donc cette lumière sale qui appuie sur chaque défaut de ce corps, le mien ? Ce corps est mon corps ? Ce visage, mon visage ?

Mais je suis bien plus belle que ça, dans mon coeur, à mes yeux. Pourquoi cela ne se voit donc pas ?

Suis-je la seule à détester mon reflet en photo ? A tromper l’ennemi en changeant de posture, en souriant alors que non, en bougeant la tête, enlevant mes lunettes, en trompant celle que je suis …

Suis-je mon ennemie numéro un ? Bien sûr !

Le bébé qui vient au monde, sorti de notre ventre n’est-il pas le plus beau du monde ? Le premier dessin, la première réussite de ceux que l’on aime ne sont-ils pas les plus beaux du monde ? Pourquoi savons -nous si bien aimer les autres, les trouver beaux, le leur dire , quand nous crachons sans honte sur nos propres visages.

Cette photo de moi me plaît. Je m’y trouve jolie.

Mais je vais vous confier un secret, un secret connu de toutes les femmes : Je ne me reconnais pas. La lumière joue en ma faveur bien sûr, le noir et blanc peut-être, la posture ? le décor ! Les boucles, certainement ou le rouge sur mes lèvres? Je me jure à moi-même que ce reflet est une autre, car ceci n’est pas moi . Mon cerveau me joue des tours, il cherche à me convaincre qu’un reflet qui me plaît est une erreur, une drôle d’exception . Il est incapable de se laisser aller à l’infime possibilité que cette image soit belle, poétique, que ce soit une fragile et infime partie de qui je suis. Que je puisse ME plaire.

Je vais rester bêtement sur cette impression de fausseté. Et attendre. Regarder passer le train, les nuages, les années, ma jeunesse. Attendre le jour pas né, où je me sentirais jolie ? Moi ma peau, moi mon nez, moi mon corps, moi mes formes, moi ma taille, moi ma saveur, mon odeur, ma blancheur, ma douceur ?

Je regarderai cette image dans dix ans et la femme d’alors me dira : que tu étais jolie...

Il y aura dans mon ventre ce pincement brutal, ce dommage causé à moi-même irrévocable, ce sera fait, c’en sera fait des ces années où j’aurais pu m’aimer un peu, me regarder autrement, me trouver jolie, dedans.

Alors, j’ai pris mon courage, mon appareil photo et cherché les reflets. J’ai sorti mon nom, ma pensée de mon placard sombre. J’ai appuyé mainte et mainte fois sur le rond rouge de l’appareil, j’ai capturé depuis des jours, des semaines maintenant mon corps joyeux, mon corps usé, mon corps léger, mon corps dansant, mon corps blanc, mes grains de beauté, mon visage oublié, mes yeux chagrins et ceux des matins tôt, mes mains d’écrivain, mes jambes croisées. J’ai décidé de ne plus jamais cesser de capturer ces instants où je me sens jolie, ces moments précieux qui me donnent la confiance et m’apprennent mes contours. J’ai ouvert ce lieu pour le dire : aimez-vous vous, oui, prenez vous en photo.

A travers ce noir et blanc, l’effet me semble possible, une part de moi se redessine, il restera pour plus tard, une trace, une tentative.

*****

Une recette ? prenez des photos de vous, gardez- les bien au chaud, laissez-les infuser. Au bout de quelques jours, semaines, années, la magie opère toujours. Vos yeux changés, vos yeux ayant vécus encore poseront ce regard tendre sur ce visage passé et le trouveront beau. Aimez-les maintenant, ce visage pâle, ce grain de beauté, ce nez, ce ventre doux, ce corps-maison, ce corps-bâteau. Aimez-les…MAINTENANT.

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