Des jours à Soi Ecrire Jours Seule Partir Seule Raconter

Jours seule #1

Ceci est un texte de l’été dernier, je revenais de nos vacances en famille, et lui, pour me laisser de l’espace pour travailler pour moi, me reposer du monde, repartait avec les enfants pour une dizaine de jours. Valise défaite, linge lavé, séché, plié, valise refaite : doudous, console, livres, de grands au-revoir de la main et soudain, n’être qu’à moi . Je ne sais pas ce que ça vaut, l’idée ici n’est pas l’écriture, c’est le partage. Une femme qui veut être seule. Pourquoi ? Comment ? Dans quel (dés)équilibre? Ce que ça dit d’elle ou pas ? Et si c’était possible ?

5 août 2019

Ils viennent de partir.

Au bord du portail, comme je le fais à des amis, à la famille, j’ai salué de la main jusqu’à ne plus voir la voiture au bout de la route. Ce moment creux où l’on continue de secouer la main sans plus savoir si c’est utile, vu.

Je me retourne pour rentrer chez moi, à cette seconde précise, le pincement se manifeste. Prévisible. Puissant. C’est presque un craquement, une faille. C’est un gouffre de peur et de doute qui tente comme prévu, de s’inviter, de me faire hurler, je le sais. C’est cet instant précis qui va décider de la suite.

Je referme le portail.

Au jardin, canicule oblige, les câbles plastifiés du séchoir à linge viennent de lâcher. Je retrouve dans l’herbe terreuse les draps secs et les serviettes de plage. Plus rien ne sent la mer.

Rien ne sent la mer ici.

Je décroche les fils et les accroche de l’autre côté de la maison, de part et d’autre de la tonnelle aux kiwis. Ainsi, le petit linge qui sèche au vent flottera poétiquement sans que j’ai à papoter des heures avec la voisine qui m’aperçoit de sa cuisine chaque fois que j’apparais au fond du jardin.

Je bricole mes accroches, un sourire éperdu au fond du ventre : je suis au d é b u t de cette parenthèse de solitude, face à une immensité de rien, de vide bienheureux, de place, d’air, face à un infini de possibilités.

Je suis seule.

Jour un

La maison a un visage nouveau face à mon corps nouvellement esseulé. On dirait qu’elle tombe amoureuse de moi. Elle cherche à m’envelopper. J’ai envie d’être autre. Autre que mère et épouse. Autre qu’’être social. Autre et à nu dans mon antre.

J’enlève mes vêtements. Geste numéro un , jour un : je pensais me plonger dans deux heures de lecture. Je prends une douche. Je me lave de ce monde, je me nettoie, peau neuve.

Pause pour avoir envie. Mal. Faim. Soif.

D’eux.

Je jette au sol toutes les serviettes de la salle de bain, attrape un tapis propre, enfile sans sous-vêtements la robe la plus légère et la plus douce. Derrière la fenêtre de la salle de bain, le vert des feuillus, douce tranquillité.

Juste avant d’éteindre l’eau, une idée m’est venue : écrire ces Jours Seule. Raconter ce qui anime mon désir de solitude, ce qui me contraint à demander ainsi, à supplier à genoux ce long temps d’isolement.

C’est l’histoire d’une rencontre.

*

17h01. Est-ce que je peux être seule ? La peur, étouffante. Vais-je mourir brûlée ? Égorgée, poignardée ? 17h03. J’ai mal au ventre. Je pense à eux, la route. Boire de l’eau. 17h11. Temps perdu sur le net. 17h24. Le doute, déjà, prêt à tout dévaster.

La place immense de temps . Inédite. Improbable. Qu’en faire ?

manger des légumes écrire un journal des Jours Seule Lire des livres répondre à des listes de questions identifier les parois de ma prison intérieure prendre des bains ouvrir un blog désherber la terrasse faire des salades de pâtes regarder les étoiles

Léger mal de tête. Le ciel s’assombrit, la soirée s’annonce. Je viens de réserver mes premières vacances seule ailleurs pour fin octobre. Vacances scolaires sans les enfants. Culpabilité.

On dirait qu’il va pleuvoir. Je ré-ouvre les volets et traîne mes pieds nus sur les pierres chaudes de la terrasse.

Je vais écrire tous les jours, la raconter mon errance, ma perdition, mon souhait de me sentir chuter, pour remonter la pente au dernier moment, ouvrir mes ailes à la dernière seconde et revoir le monde d’en haut. Je vais noter à quoi je pense, de quoi j’ai peur, en quoi je procrastine. Confier mes accès de faiblesse et aussi, la puissance, l’énergie contagieuse.

Je croque dans une pêche jaune. J’ai hâte de retrouver les contours fins de mes hanches, de me réveiller en posant la main sur le creux du ventre, juste sous l’os iliaque. Me préparer un plat. Je coupe l’aubergine en tranches épaisses. Et la peur me traverse : est-ce qu’ils pourraient rentrer ? Là, tout de suite, revenir, un souci, un problème, un renoncement. Un retour impromptu, tu nous manques maman, tu me manques mon amour, on revient, on revient, on est tous ensemble. Non. Bouchons. Ils arrivent dans 30 minutes.

Le tian.

**

Le temps tourne à l’orage. Je vide le sac marine de l’été, époussette le sable et les paperasses de la semaine passée, nos vacances tous les quatre. Programme du ciné où nous ne sommes pas allés, piles pour la lecture nocturne à la frontale, liste de course barrée, mouchoirs usagés, monnaie jetée négligemment, jetons de manèges, menu pizzas, élastiques, crayons perdus.

Deux heures seules.

J’ai récupéré le linge avant la pluie. Ecris trois mots entre les courgettes et les tomates, je pense à la mer. En Octobre. Seule.

Je prendrais le train et arriverais en sac à dos, un bandeau coloré sur la tête avec peut-être le manteau rose. Je louerais un vélo et j’irais au vent et à la pluie. Vaillante. Je mangerais des pâtes pour dépenser peu, et croquerais dans les légumes du marché. J’écouterais le bruit étouffé de l’île dans l’automne, vidée et habillée de pourpre. Je lirais La Recherche dans un grand pull bien chaud, je me coucherais tôt. J’écrirais un journal .

Le second.

*

Le voisin tond sa pelouse. Ca soulève une drôle d’odeur de dimanche matin et là, perdue au milieu des congés d’été, perdue sans les questions des enfants, déjà, je ne sais plus quel jour nous sommes.

J’écoute le live de Melody Gardot The Rain. Comme si j’étais restée sur l’île, comme si j’étais assise sur les strapontins, sur l’herbe sous le Phare, comme si aucune autoroute, aucune ligne médiane verte ne me séparait de ces vagues et ce vent dans lesquels j’aimerais m’enrouler chaque jour.

*

Je mange. Melody chante. Délice.

Riz complet, légumes cuits, fruits sucrés. J’ai envie d’appeler leur papa. Ils me manquent , tous. Je n’appelle pas. Insensé. Ils vivent leur vie, je vis la mienne. Je zieute mon téléphone, j’achète des bandeaux en ligne , je regrette juste après, je dois garder cet argent pour partir, partir loin, partir seule, plus souvent.

Dehors, ça sent le plastique brûlé. Les voisins s’engueulent. Mon coeur cogne, je panique, le feu ? où ça ? Il va s’étendre, se communiquer à ma maison, je vais devoir partir, je ne serais pas seule, alors, jamais seule. Reprendre raison.

Somewhere Else ( Federico Aubele feat. Melody Gardot)

Je danse dans le salon. Cela faisait longtemps.

Je pense à Monsieur Merveilleux, à Petite Mère et à Castille. Ma petite troupe de personnages et les jours prochains à passer avec eux. Nous dormirons ensemble et je leur préparerais leur petit-déjeuner, comme mes nouveaux enfants, comme une place dans mon ventre neuf. Comme le début d’une nouvelle vie intérieure.

*

La nuit tombe. Melody chante. Une voiture passe. Mes idées aussi, fugaces, embrouillées.

J’attend qu’il fasse plus noir pour aller arroser les légumes qui poussent au fond du jardin. Ca gueule toujours à côté et j’aime bien, c’est comme des chances, des jetons qu’ils utilisent alors que je garde les miens. J’attends la nuit pour me faufiler en secret à travers leur dispute.

Je tapote les mots de Monsieur Merveilleux dans l’ordinateur, je rêve de chocolat. Sur mon tel, quelques mots : “Quel est le sens de la vie ?”

de quoi ai-je besoin ?  quel sens a pour moi la vie que je mène ? comment utiliser mon temps ?  faire des listes de choses…

Le potager est arrosé, mes mains sentent les tomates, je ne suis pas complètement certaine d’avoir réussi à couper l’eau, elle s’écoulera cette nuit dans l’arrosoir par un goutte à goutte détestable, je ne ressortirai pas l’éteindre, déjà mon ventre se serre de ce premier soir seule, des monstres et démons à venir, du noir tout autour, de mon corps à la merci. Je ferme un à un les volets, je reste un instant dans la lumière et le bruit des voisins, la vie en face et soudain je suis une petite fille, effrayée, dépendante, inquiète. Je recule. J’oublie tout. J’ai faim peut-être, je pourrais commencer demain, à travailler, ce soir un film, fera l’affaire…, chocolat, télé, oublier.

Mais dedans, le Moi fort me crie « couche-toi, fais autre chose , tu n’as plus de temps à perdre! »

L’heure en rouge sur le four, 21h52. La peur se calme. Faire fuir le doute. Reprendre mes esprits.

J’ai des histoires à écrire.

…à suivre, peut-être …( si ça vous plaît)

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